» C’est un trou de verdure où siège un sanctuaire, [...] où le soleil de la montagne luit … «
Il n’est au final pas nécessaire de modifier trop avant ces vers célèbres pour décrire ma destination en ce jour de la culture (文化の日 [bunka no hi], jour férié ayant lieu le 3 novembre). Il s’agit donc de Nikkô, petite ville perdue au milieu des montagnes au nord de Tôkyô, et abritant deux splendides temples bouddhistes perdus au beau milieu d’un parc de conifères.
Mais revenons tout d’abord à l’intitulé de cet article, qui a dû paraître abscons aux non-japonophones : sachez tout d’abord qu’il est dû à l’un de mes amis expatriés français (Brice, pour ne pas le citer), et qu’il signifie littéralement : « Allons à Nikkô ! ». Ou comment générer une jolie paronomase en japonais (ça claque, hein, comme mot ! Je le découvre en même temps que vous, d’ailleurs)…
Ainsi donc, nous prenons le métro pour nous diriger vers la fameuse ville : on appréciera une nouvelle fois le desservissement du territoire japonais par le réseau ferroviaire, qui permet d’atteindre la plupart des villes du territoire pour un prix modique. Seul léger inconvénient : en ce jour férié, la plupart des trains express ne circulent point, nous offrant ainsi un voyage à l’aide de trains locaux de cinq heures, au lieu des trois heures annoncées…
Nous arrivons donc aux alentours de midi (douze ?) dans la petite ville de Nikkô, pour nous voir étreints par la froidure ambiante : en effet, loin des 20 degrés permanents de la ville de Tôkyô, rendus quasi-constants grâce à la présence de la chère couche de pollution enveloppant la ville (ainsi qu’à sa situation de ville côtière située dans une zone relativement tempérée, n’exagérons rien, tout de même), le climat continental de la commune de Nikkô nous oblige à sortir les écharpes… Fort heureusement, ayant dû recevoir la bénédiction d’Amaretsu (天照 : déesse shintoïste du soleil) en arrivant au Japon, ce voyage sera lui aussi placé sous le signe d’un ciel d’un bleu profond tout le jour durant.
Etant donné notre heure d’arrivée, nous profitons de l’occasion pour découvrir l’une des spécialités de la ville de Nikkô : le yuba (湯葉). Vous connaissez certainement déjà le tôfu (豆腐), sorte de fromage à base de lait de soja dépourvu de goût ayant peu à peu envahi nos tables occidentales. Vous comprendrez d’ailleurs mon désespoir en sachant qu’il s’agit de la seule spécialité de « fromage » disponible au Japon (quoique j’aie déjà réussi à dénicher un camembert à prix prohibitif). Bref, pour vous donner un vague aperçu, le yuba est au tofu ce que la crème est au lait – il est fabriqué à partir de la peau se formant sur le lait durant son homogénéisation. Nous avons donc découvert ce produit en ramen (soupe servie avec des nouilles udon ou soba).
Le ventre rempli, nous nous dirigeons donc vers le nord de Nikkô, et le parc abritant les fameux temples. Après avoir traversé la ville, et avoir pu contempler les premiers érables rouges le long du chemin, typiques de l’automne japonais, nous arrivons enfin à la rivière Daiya (大谷川), séparant la cité, royaume des considérations matérielles, des temples et de leur empreinte spirituelle. Un pont de bois laqué de rouge enjambe cette rivière, le Shinkyô Bridge. Selon la légende, c’est ici que le fondateur de la ville, le moine Shôdô Shônin, traversa la rivière sur le dos de deux serpents pour aller fonder le premier temple de Nikkô, le Rinnô-ji. La brume s’élevant de la rivière en contrebas tend à renforcer l’ambiance mystérieuse dont les lieux sont empreints.
Nous pénétrons ainsi, passée la rivière, le parc abritant entre autres ce dernier temple. Entourés par les conifères et les érables rougeoyants, l’endroit se pare de chauds dégradés compensant agréablement la fraîcheur de l’air. Arrivés au Rinnô-ji, temple imposant dont les peintures écarlates peinent à se détacher sur les branchages cramoisis, nous ne pouvons nous empêcher de prendre une bouffée d’encens à l’autel situé à l’entrée du temple. Cet « encens de l’intelligence parfaite » est ainsi sensé améliorer les capacités intellectuelles du renifleur… Hum, cela reste à prouver.
En face du temple se situe la salle du trésor du temple, abritant quelques impressionnantes tentures et estampes bouddhiques, et surtout entourée d’un jardin à la japonaise de toute beauté, le Shoyoen. Datant du XIXème siècle, il est sensé représenter, comme tout jardin à la japonaise se respectant, un paysage en miniature, avec ses monts et vaux, ses rivières et lacs. Une nouvelle fois, la saison est idéale pour découvrir l’endroit, qui se pare de chaudes nuances se reflétant dans l’eau du bassin, comme vous pouvez le constater avec sur la photo en tête de l’article.
Pénétrant plus avant dans le parc, nous atteignons le sanctuaire principal de Nikkô : le Tôshô-gû (東照宮 : sanctuaire illuminant l’orient). Celui-ci fut édifié en l’honneur du fameux shôgun (général) Ieyasu Tokugawa, qui dirigea le Japon au début du XVIIème siècle, et déplaça le siège du pouvoir à Tôkyô (celui-ci étant au préalable établi à Kyôtô). Il est particulièrement reconnu pour ses talents de stratège et de politicien. Ce sanctuaire était donc à l’origine destiné à servir de mausolée à ce grand personnage, mais il fut converti en temple shintô durant la période Meiji.
D’où quelques contradictions apparaissant entre les deux courants religieux : l’imposante pagode de quatre étages située à l’entrée, la porte principale (Niomon) gardée par deux gardiens Nio impressionants, et la bibliothèque de sutra sont ainsi trois éléments typiques de la religion bouddhiste, et plutôt surprenants au sein d’un temple shintô.
A peine entrés dans le temple, on remarque sur le fronton de l’écurie du temple un élément bien connu de la religion bouddhiste : les trois singes de la sagesse trônent en effet ici. Pour rappel, ils font appel à la maxime picturale fidèle au bouddhisme: « Ne rien voir de mal, ne rien entendre de mal, ne rien dire de mal ». Les trois singes, respectivement Mizaru (見猿 : litt, ne vois pas), Kikazaru (聞か猿 : litt, n’entends pas) et Iwazaru (言わ猿 : litt, ne parle pas) nous enseignent ainsi le comportement à avoir pour nous épargner de tout mal. A savoir pour les linguistes (et les autres) qu’il s’agit également d’un jeu de mots sur « zaru » qui forme la négation d’un verbe, et « saru », qui signifie singe. Le sculpteur de ce bas-relief, Hidari Jingoro (Jingoro le gaucher), est également à l’origine du célèbre nemuri neko (眠り猫 : chat endormi) sommeillant au-dessus de la porte menant au tombeau de Ieyasu Tokugawa. Nous ne pourrons malheureusement pas voir ce dernier, l’accès à cette partie du temple fermant à 15h30 (?).
Avant de pénétrer dans la dernière enceinte du temple, le Haiden, il nous faut traverser le Yomeimon (陽明門), porte monumentale couverte abondamment de sculptures d’animaux et de fleurs. Petit détail amusant à ce propos : pour ne pas s’attirer la jalousie des dieux, une imperfection a été commise volontairement dans les sculptures : les ornements d’un des piliers sont ainsi à l’envers. Passée la porte, on peut voir sur notre droite les entrepôts contenant les offrandes des riches propriétaires des environs désirant s’attirer les faveurs des dieux : de larges tonneaux contenant du sake, qui seront ensuite revendus en petites doses par les prêtres pour assurer leur revenu.
Un dernier bâtiment, le Honji-do, abrite la peinture du Nakiryu sur le plafond de sa salle principale. Cette peinture de dragon (littéralement, Nakiryu signifie le « dragon pleureur ») répond ainsi d’un rugissement lorsque l’on frappe des mains en dessous de lui, grâce à l’écho bien particulier de la salle.
Après avoir quitté le Tôshô-gû, nous nous dirigeons cette fois-ci vers le second sanctuaire présent dans le parc : le Taiyuin-byo. Celui-ci est dédié au petit-fils de Ieyasu Tokugawa, Iemitsu Tokugawa. C’est ce charmant personnage, troisième shôgun, qui décida d’interdire tout commerce du Japon avec l’étranger (jusqu’à ce que l’Angleterre force quelque peu l’entrée du port de Yokohama en 1853, à l’aide des forces de l’amiral Perry). Nous ne pourrons hélas faute de temps (et de fonds : les frais d’entrée dans les temples de Nikkô étant un brin prohibitifs, comparés à ceux de Kyôtô) visiter le temple, mais pourront en distinguer certaines parties : construit sur six niveaux, il s’enfonce ainsi dans la forêt de cèdres, et dévoile ses ports typiques des sanctuaires bouddhistes, abritant une fois de plus les statues menaçants de gardiens.
Un petit détour par un temple adjacent, le Futarasan-jinja, nous fait découvrir une coutume singulière. Un cercle d’osier trône en son centre, que l’on doit traverser par deux fois, d’abord par la gauche, puis la droite, afin de s’attirer bonheur et prospérité (ainsi qu’un bon mariage). Entre ça et l’encens qui rend intelligent, me voilà paré ! Autre petit détail : j’ai particulièrement apprécié le petit écriteau situé au pied de l’arbre ci-dessus…
Faute de temps, nous ne pourrons cependant pas nous aventurer jusqu’au parc national de Nikkô situé un peu plus loin, plateau volcanique parsemé de lacs, chutes d’eau et marécages, et devrons nous contenter de reprendre notre route vers la ville, tandis que l’obscurité précoce typique du Japon nous entoure. Fort dommage, car le parc promettait de superbes paysages, et peut-être la rencontre de quelques-uns des malicieux singes l’habitant.
Article rédigé durant l’écoute de « Notes on a Dream » de Jordan Rudess.












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