Tandis que dans nos provinces françaises, les fêtes de fin d’année sont synonyme de convivialité et de débordements, c’est le silence a contrario qui tombe sur le territoire nippon. Pendant les trois jours durant lesquels le Japon va se mettre en pause, profitant d’une courte trêve propice au repos et au recueillement.
Et pour couper court à toutes vos interrogations, je ne parlerai pas ici de Noël : si cette fête possède encore un caractère religieux dans nos contrées (quoique prenant un caractère de plus en plus commercial), elle s’avère totalement païenne : ne pas oublier que les deux principales religions pratiquées au Japon sont le bouddhisme et le shintoïsme ! La fête de Noël n’a été introduite dans le pays que durant l’ère Meiji (fin XIXème, donc), et ressemble plus au final à une Saint-Valentin bis. Les seules similitudes que l’on pourra au final retrouver résident dans les décorations lumineuses et les sapins décorant les quartiers commerçants. Pour résumer, c’est donc l’occasion pour les couples de sortir au restaurant et dans certaines familles, de faire des cadeaux aux enfants et de manger le fameux « gâteau de Noël » (chose suffisamment rare pour être notée, connaissant la fréquence à laquelle les japonais ont l’occasion de manger des pâtisseries).
Tirons donc un trait sur Noël, pour nous concentrer sur le véritable événement fêté en cette fin d’année au Japon : le Nouvel An. Tout d’abord, chose singulière, que vous aurez peut-être notée : le nouvel an japonais se fête le premier janvier, et non pas le jour du nouvel an chinois (le 14 février cette année), comme le célèbrent généralement la plupart des pays d’Asie du Sud-Est. Cela s’explique par l’adoption pour des raisons économiques du calendrier occidental lors de l’ère Meiji (en 1872, exactement), et l’abandon – relatif – du calendrier japonais basé sur les ères[1]. Mais loin de moi l’idée de le comparer bêtement à notre nouvel an occidental : il prend en effet au Japon une dimension religieuse supplémentaire, comme nous le verrons plus bas.
Tout d’abord, dans les dernières semaines de l’année, les japonais se retrouvent avec leur collègues, amis pour fêter la fin de l’année, alcool aidant durant des soirées animées (généralement en izakaya), répondant au doux nom de 忘年会 [Bônenkai : réunion pour oublier l'année]. Comme son nom l’indique, le but principal est d’oublier les problèmes et malheurs de l’année passée. Dans cette même optique, il est également coutume de se débarrasser des dettes de l’année passée durant cette période afin de commencer la nouvelle année sur de bonnes bases.
Dans la lignée des bonnes résolutions, les japonais vont pratiquer un grand nettoyage, l’ôsôji (大掃除), afin de purifier la maison et de chasser les démons qui seraient susceptibles de l’avoir envahie (selon les principes shintô). L’occasion donc d’aérer les tatamis, de remplacer le papier des parois coulissantes (pour les demeures traditionnelles) et de jeter les objets abîmés. Enfin, les maisons sont généralement décorées de 門松 (kadomatsu), arrangements floraux d’origine chinoise composés de branches de pins et de bambou, représentant respectivement la longévité et la santé.
Les premiers jours de l’année étant destinés au repos et au recueillement, toute activité se doit d’être suspendue, y compris la cuisine. Ainsi, quelques jours avant le réveillon, les mères de famille s’affairent à préparer des plats à l’avance qu’elles placeront dans des boîtes à bentô prévues à cet effet (ou les achètent directement préparées au supermarché du coin). Elles sont constituées de plats représentatifs : les racines de Lotus (percées naturellement de nombreuses ouvertures) représentent le fait de pouvoir appréhender le futur, le gâteau de riz Mochi, plutôt élastique, est lui sensé annoncer une longue vie, et les haricots mamemushi (lit. assuidité au travail) forment un bon présage pour les activités professionnelles.
Le soir du premier de l’an est généralement passé en famille autour d’une soupe nabe (sorte de soupe/pot-au-feu) ou d’un kake (littéralement, « dettes ») accompagné de nouilles soba, signe que l’on s’est débarrassé de tous ses problèmes financiers avec l’arrivée du premier de l’an. Il est d’usage pendant le repas d’offrir des étrennes aux enfants (お年玉 : otoshidama), coutume originaire de Chine, et symbolisant à l’origine le partage des récoltes entre parents et enfants. On ne peut bien sûr pas échapper ici non plus aux émissions télévisées de variété célébrant le nouvel an (la plus suivie ici étant Kohaku).
Passés les 108 coups de minuit – sensés supprimer les 108 bonnô (passions, fautes) affligeant continuellement les hommes – sonnés à la cloche des différents temples bouddhistes, il est coutume de se rendre dans les temples bouddhistes et shintô pour le 初詣 (hatsumode : première visite au temple), afin de prier et de tirer ses prédictions pour l’année à venir (お神籤 : omikuji). Pour ceux qui, comme moi, tireraient une « super mauvaise chance » (littéralement), il est possible de l’exorciser en la nouant à un pin près du sanctuaire pour conjurer le mauvais sort. On peut également en profiter pour accrocher un ema, plaquette en bois marquée de l’animal zodiacal de l’année (cette année, le tigre) sur laquelle on va tracer ses voeux pour l’année à venir. Le Meiji-jingû, sanctuaire shintô en hommage à l’empereur Meiji situé près du parc de Yoyogi à Tôkyô, reçoit ainsi plus de quatre millions de visiteurs chaque année durant les trois premiers jours de l’année.
Article rédigé durant l’écoute de l’album Nera, par Rome.
Notes
[1] Chaque ère correspond en fait à la période de règne d’un empereur : nous sommes donc actuellement en l’an 22 de l’ère Heisei (littéralement, Paix Universelle), qui correspond au règne de l’Empereur Akihito. Ce calendrier ne peut en aucun cas être considéré comme obsolète : il est toujours utilisé dans la plupart des documents officiels (mais le grégorien est également reconnu).




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